Texte Anne Séchet – Artiste, Curatrice.

Entretien Silvia Vendramel / Magali Benso

 EM-BRASSER LES MONDES INVISIBLES

La Chambre des Connexions – La Chambre des Conversions

Extrait de l’entretien avec Silvia Vendramel

S.V : Comment tu as vécu cette expérience ?

M.B : Je n’avais jamais réalisé d’espaces immersifs, je suis très heureuse qu’Anne Séchet m’ait permis de le faire dans ce lieu.

S.V : Depuis combien de temps tu avais ce projet en tête ?

M.B : Ce n’était pas de l’ordre du projet défini, mais cette réflexion sur les états de conscience modifiés, sur notre perception des mondes non visibles, je le porte depuis très longtemps, c’est une sorte de fil rouge qui traverse tout mon travail.
Mais pour répondre plus concrètement à ta question, la résidence à la MDAC a duré 4 mois pendant lesquels j’ai occupé les espaces visibles tout en me demandant comment j’allais, paradoxalement, parler des espaces invisibles. C’était la grande question ! (rires)
Peu à peu l’ immersivité s’est imposée car elle permet la «disruption » mental-corps. Quand le corps ressent avant que le mental n’interprète, l’écart créé est propice au surgissement de cette perception.

S.V : Comment as-tu pris la décision de séparer, ou plutôt, donner une identité aux deux espaces ; La Chambres des Connexions , La Chambre des Conversions?

M.B :  Il y avait ces deux salles vraiment contigües avec ce passage étroit. Tu sais comment ça se passe quand on arrive dans un lieu, il porte en lui déjà quelque chose. J’essayais de voir justement comment je pouvais l’articuler par rapport à mon propos pour qu’il devienne intrinsèquement agissant. Il y avait ces deux espaces séparés, pas à la même hauteur mais qui se répondaient avec une petite ouverture entre les deux. Ce petit passage a permis de « filtrer » les sons binauraux qui occupaient pleinement La Chambre des Connexions de manière à ce qu’ils soient toujours présents mais très atténués dans la Chambre des Conversions, c’était précisément ce que je recherchais.

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S.V : Tu savais ce que tu allais montrer ou au contraire cela a plutôt été un « work in progress » dans le temps de la résidence ?
M.B : J’arrive rarement en me disant «ça sera comme ça », avec un plan établi dans le lieu, une vision précise. D’autant plus sur une résidence comme celle là, avec un temps long.
Le plus souvent j’ai un champ de recherche et une trame de départ avec quelques éléments visuels en tête. Après je laisse le temps pressuriser les choses ! oui pressuriser est le bon mot…c’est le « work in progress » qui prend le relais et qui qui s’accélère jusqu’à la restitution cogitation => faire => ajustements => re-cogitation => re-faire => etc.
S.V : Je viens de lire le texte de l’exposition et il y a beaucoup de choses qui me questionnent parce que j’ai un regard plutôt de sculptrice, assez attaché à la forme, à sa construction, etc. lointaine de ce que tu proposes. J’aimerais que tu me décrives l’exposition comme si je l’avais pas visitée.
M.B : Alors je vais essayer de te la faire visiter de manière parallèle, à la fois du point de vue de sa génèse et dans son déploiement effectif. Attention, ça va être plein d’aller-retour hein ! Accroche-toi.
Le premier élément visuel a été le repère orthonormé de La Chambre des Conversions. J’avais très envie d’explorer concrètement la porosité art-science, qui sont les deux formations dont je suis issue. J’ai commencé des études en sciences physiques avant de poursuivre aux Beaux Arts.La lecture d’articles scientifiques, leurs vulgarisations, engagent très souvent le début de mes recherches artistiques. J’avais en tête depuis un moment de plonger entièrement le visiteur dans un espace mathématique. Nous avons l’habitude, depuis très jeune, de dessiner ces espaces mais nous n’avons jamais l’occasion de les voir se matérialiser à notre échelle. Nous les vivons en permanence de manière aveugle, dissociée.

Au départ je ne savais pas si ce repère orthonormé j’allais le dessiner dans une salle ou dans l’autre… mais très vite je me suis décidée, une salle convenait manifestement mieux par son plafond bien plus bas et permettait une emprise visuelle, corporelle, plus forte. Comme les murs de la MDAC de surcroit ne sont pas droits, cela engendrait une certaine déstabilisation, que j’ai même amplifiée en créant des lignes convergentes. Le cerveau et le corps recevait deux informations contradictoires, on pouvait y perdre un peu l’équilibre, et cela m’intéressait que le corps perde ses repères et que le mental soit en décrochage. On entrait dans un domaine inconnu.Donc voilà, c’était le point de départ.
Mais dans la configuration du parcours, problème ! cette pièce était forcément la deuxième…
Il me fallait donc construire un espace en contrepoint. Et celui-ci serait l’espace premier, l’espace d’entrée, donc important. Les repères devaient être abattus dès ce moment là.
Je voulais y parler des états électriques et vibratoires de notre corps et ce qu’ils engendrent sur notre perception de la réalité… si tant est qu’il y en ait une, ou plusieurs, ou aucune (rires)
J’ai décidé de tapisser l’espace du sol au plafond de couvertures de survie dorées, et de le baigner de sons en entre 4hz et 8hz, c’est à dire dans un mode favorable aux états modifiés de conscience, d’installer de grands coussins dans lequel le corps pouvait se laisser aller à ces états.
Dans ces espaces se trouvaient aussi différents objets ou des dispositifs spécifiques qui donnaient des clés de lecture, mais jamais de manière explicite. Le public était avait accès à des indications sous forme de définitions concernants les dispositifs ou des matières les constituant de manière très factuelle.
S.V : Comment tu crois qu’un physicien aurait visité cette exposition ?
M.B: Avec son corps pris au piège j’espère ! avant que ses connaissances et son mental ne viennent rebattre les cartes … La ‘disruption était mon objectif pour tout expérienceur de ces espaces…Je n’envisage aucunement vulgariser ou fournir un dispositif pédagogique parlant de science. Je parle plutôt de sa poésie tressée de mystères, d’émerveillement, de possibilités, et surtout j’essaie permettre le vacillement dans un état de conscience différent. Mais l’équilibre est mince, INFRAMINCE ! (rires). Merci Marcel.
Je ne me positionne absolument pas sur le même plan, même si la science est sur un plan parallèle que j’entrevois constamment.
S.V : As-tu pensé à des collaborations avec des scientifiques? Cela se fait beaucoup aujourd’hui dans le monde l’art.
M.B : Complètement, d’ailleurs je passe un appel ici, chers amis scientifiques collaborons !
S.V : Qu’est-ce que tu ferais si on t’invitait à mener le même projet quelque part ailleurs ?
M.B : Les éléments présents dans ces espaces sont transportables mais l’espace dans lequel on me proposerait de faire cette exposition engendrerait certains changements inévitables pour que cela fonctionne. Ce qui me parait indispensable, c’est que les espaces soient assez grands pour permettre des déambulations et certaines ruptures d’échelles.
Le présentoir coffret de l’hologramme dans La Chambre des Connexions doit apparaitre très petit par rapport à l’espace global. Je dois absolument respecter cette rupture d’échelle. Un espace plus grand, voire beaucoup plus grand pour la Chambre des Conversions serait, je pense, profitable à l’ensemble de l’installation.
S.V : Et est-ce qu’il y a eu des choses que tu que tu éviterais ?
M.B : Éviter, non pas vraiment, plutôt affiner. J’aimerais retravailler l’espace sonore en espace binaural, ce qui suppose donc une double diffusion, une dans l’espace même et l’autre au casque. Les personnes pouvaient être dérangées dans leur écoute par l’arrivée d’autres dans le lieu.
S.V : Maintenant je vais te dire ce que j’ai vécu moi… D’abord dans le premier espace l’impression de renter dans une grotte… précieuse. Puis le passage à lieu plus froid, plein de lumière, très déroutant par rapport au premier. Comme une gestation suivi d’une naissance.
M.B : Ahhh, très intéressant, ce qui t’a frappé c’est la différence, la transition de l’un à l’autre.
Le petit passage étroit n’y est pas pour rien dans ce ressenti. Au départ je n’avais pas anticipé une telle rupture mais elle est entrée totalement en adéquation avec mon propos.
D’une part, La Chambre des Connexions, les mondes invisibles intérieurs, précieux et intimes, les résonances, vibrations et courant électriques. D’autre part, La Chambre des Conversions, les mondes invisibles extérieurs avec les forces électro-magnétiques, les organisations moléculaires de la matière, la lumière.
J’avais donné à la sortie de l’exposition un enregistreur pour que les personnes témoignent de ce qu’elles avaient vécu. C’est très différent ! C’est pour ça que j’ai jamais voulu, même dans le petit texte que tu as lu, donner des clés de comment cela est articulé pour moi…Seules les définitions étaient livrées, mais après ça, la manière dont les personnes assemblent leur compréhension avec leurs perceptions, ça leur appartient.
S.V : Oui, moi, je parle des transformations, mais je pense que quelque part on cherche la même chose, c’est-à-dire à créer une certaine distance de la réalité par une ambiguité visuelle qui donc nous permet d’amener le visiteur ailleurs, dans un monde poétique.
M.B : Oui totalement, je pense que nos pratiques se répondent sur ce point.

(…) Suite de l’entretien dans l’édition à paraitre sur ce travail.
© Magali_Benso 2026

Parution Nice-matin

Du territoire partagé à la non intervention – Collectif No-Made

À propos de l’installation LACUNAE  à l’ Arboretum de Roure Marcel Kroenlein et de la zone de non intervention impulsée par Denis Gibelin.

Texte

Que ce soit dans la création artistique, les infrastructures, ou l’exploitation des ressources naturelles, c’est par sa capacité d’action que l’homme a marqué son passage dans le temps. Définie par le collectif No-Made comme une zone interdite à toute installation physique d’œuvres, la zone de non-intervention  inverse fondamentalement ce rapport. Que signifie penser l’idée de « non-intervention » dans un monde où l’intervention est la norme?
Préservée de toute transformation elle se dresse comme une résistance face au besoin de laisser une empreinte tangible. Elle délimite dès lors un espace suspendu…un contrepoint à la dynamique qui gouverne habituellement. Soustraite à l’action elle en devient même un objet de fascination et apparait d’autant plus, pour un artiste, comme un territoire à conquérir par la représentation.

L’installation LACUNAE interroge ici tout autant notre relation à la nature comme territoire absolu à conquérir qu’une mise au jour des limites de notre perception et de nos outils à le « capturer ».
L’utilisation des scanners 3D, symboles d’une technologie à la pointe de notre capacité à le modéliser et à le comprendre, montre en réalité les limites de cette quête. Les zones non capturées, les manques, les défaillances deviennent autant de signifiants de notre incapacité à appréhender totalement la complexité d’un monde qui, par sa nature même, se dérobe à nos outils de connaissance.
C’est précisément cet échec à tout capturer, cet impossible achèvement de la modélisation totale, que questionne ce travail. Zones d’ombre, fragments invisibles ou inaccessibles, mettent en lumière l’incomplétude fondamentale de toute tentative humaine de domination sur le monde naturel. Ils ne font que renforcer ce fantasme d’observation totale et de conquête en le soulignant par ses manques.
Dans une époque saturée de technologies de captation, de données, et de surveillance, la « non-intervention » apparait alors comme une forme de résistance. Refuser l’action, c’est aussi refuser de se soumettre à cette injonction de tout voir, tout comprendre, tout contrôler. Le territoire devient un espace qui échappe, où l’homme doit accepter sa propre impuissance. Ce n’est plus une absence d’action mais un acte en soi, un geste de retrait qui refuse la domination et la maîtrise.

Magali Benso